extraits du livre de Jean MARZET "Paul BLANC et ses medicanti"

Le contexte en 1867

"...le conflit entre le notaire et son fils s'envenimait au fil des jours. L'abcès crevait parfois, se vidait de sa hargne, pour se reformer aussitôt, plus volumineux, plus douloureux qu'auparavant... Paul BLANC eût infailliblement succombé dans cette lutte, opiniâtre de part et d'autre,
si la Providence n'était apparue sous les traits de l'oncle Paul.
Mis au courant des divergences qui opposaient le père au fils, il s'érigea en médiateur avisé avec d'autant plus d'ardeur que les tableaux de son neveu lui révélèrent un incontestable talent...
Il convoqua incontinent ses deux autres neveux et leur tint ce robuste langage : vous avez reçu, chacun, trente mille francs pour vous établir et acheter une étude. Vous jouissez des intérêts de cet argent d'une façon ou d'une autre. Votre frère Paul n'a pas eu de semblables avantages. Il est ici, chez ses parents, dans une situation fausse dont rien ne laisse prévoir une amélioration. Vous lui devez tous les deux une juste compensation. Le moment est venu pour lui de sortir de cette impasse. J'ai foi en son talent. Il est donc de votre devoir de bons frères de lui fournir les moyens de se faire valoir. Paul ne connait pas l'Italie, cette terre sans égale pour les artistes. C'est à vous de faire en sorte qu'il puisse s'y rendre au printemps prochain. Son art s'y fortifiera ; ici, il s'anémie... Les deux frères parurent se laisser convaincre et promirent leur appui.

Promesse toute platonique ! Le printemps venu, ils se montrèrent réticents.
Après maintes palabres, ils finirent par consentir à subventionner ce voyage en Italie,
mais à une seule condition : les études de Paul BLANC
seraient uniquement consacrées à des sujets religieux.


D'où est venue l'idée des fresques dans l'église de La Verdière ?

Ce désir subit d'orienter Paul BLANC vers la peinture religieuse avait germé dans l'esprit positif de son frère Casimir, un dimanche matin, au cours de la grand-messe, en s'apercevant que les murs dénudés et grisâtres de l'église de sa paroisse offraient vraiment une bien triste mine.
De là à penser que son artiste de frère y pouvait porter remède lui sembla un trait de génie.
De connivence avec le curé de La Verdière, très intéressé à voir la maison de Dieu s'agrémenter de sujets pieusement évocateurs de la vie du Christ, ils se concertèrent sur la meilleure façon d'amener Paul BLANC à résipiscence. Le prêtre fut tout naturellement chargé de plaider ce saint projet auprès de l'interessé. Après avoir mis en relief les considérations morales, sentimentales et pieuses, qui s'attachaient à cette réalisation, le curé, enivré par sa propre éloquence, ajouta :

- Vous pourriez être ce peintre-là, mon fils. Vous feriez de la sorte une action méritoire en consacrant votre talent à l'embellissement du sanctuaire où les vôtres et vous-même avez prié, où vous avez été baptisés, où vous avez reçu le message de Dieu. Evidemment, mes paroissiens et moi ne sommes pas riches, mais vous pourriez vous contenter d'une modeste rétribution et n'envisager, comment dirai-je, que le côté altruiste d'une oeuvre charitable. Songez, mon fils, à l'indulgence qui vous sera comptée lors de votre passage devant le Juge Suprème !

- J'y songe, mon père ! répliqua Paul BLANC, amusé par la faconde de son curé, lequel s'engagea à le dédommager de tous ses frais de fournitures. Drôle de marché, en vérité !

Très judicieusement, Paul BLANC se dit qu'il valait mieux tenter ce que les circonstances exigeaient de lui. L'idée, après tout, n'était pas mauvaise. Elle lui offrait l'opportunité de s'initier à l'étude des grands maîtres du genre sur le lieu même de leur inspiration.

Juin 1868, le premier voyage en Italie

Pourvu de ce solide optimisme et de 500 francs que lui alloua son frère Casimir, il s'embarqua à Marseille un beau matin de juin 1868, sur le premier bateau en partance pour l'Italie.
Il concevait lui-même que la préparation d'une telle décoration murale et le voyage à Rome entrepris à la suite avaient été un véritable tour de force, mais il ajoutait aussitôt que sa richesse de santé et son solide optimisme avaient su pallier la faiblesse de sa trésorerie.

Et pourtant ... les doublures de sa bourse se rejoignaient !...

LAGRENNE, un Zingaro, domestique de son illustre ami REGNAULT inopportunément absent,
ne fut pas dupe et, très adroitement sauva la situation : en dehors de ses fonctions ménagères chez REGNAULT, le Zingaro s'exhibait chaque soir comme lutteur dans un cirque. Prétextant une fatigue subite, il demanda à Paul BLANC de bien vouloir le remplacer dans son numéro.
La direction du cirque y consentit après l'épreuve d'usage.
Paul BLANC dut ainsi à la puissance de ses muscles
l'argent nécessaire pour payer son voyage de retour en France !

Retour à la Verdière

Dès qu'il eut respiré l'air du pays une exubérance inaccoutumée se mit à sourdre en lui. Bonheur intense, suave comme un miel au parfum retrouvé ! Il lui semblait que les rues, les maisons, les arbres, la terre même partageaient sa franche gaîté. Il goutait démesuremment l'attirance irraisonnée du terroir, chaude intimité du sol natal, inoubliable au coeur de l'homme.
Encore sous l'effet de cette exhaltation forklorique, Paul BLANC entreprit ardemment la décoration de "son" église.

L'oeuvre était achevée au début de l'année 1869.

Evénement sans précédent dans les annales paroissiales !
Les fidèles bayaient d'admiration devant ces figures de légende, et le curé épuisait son vocabulaire pourtant généreux dans d'interminables éloges de l'artiste.

Et on en arrive à la "monnaie de singe"

L'artiste, lui, ne songeait qu'à sa créance ...

Or, le Conseil de Fabrique prétendait la lui règler en "monnaie de singe".

Paul BLANC protesta, voulant à toute force qu'on s'en tint aux accords conclus :

Certes, les félicitations ne manquèrent pas,
mais s'il est vrai que les coups d'encensoir n'ont jamais cassé le nez à personne,
ils ne sauraient assurer la pitance quotidienne !
D'autre part, je rêvais de retourner en Italie.
Il me fallait donc des subsides, et les éloges n'ont jamais,
à ma connaissance, rempli une escarcelle vide
J'avais promis au curé d'effectuer mon travail moyennant le prix des fournitures seulement.
Ma promesse tenue, j'attendais qu'il exécute la sienne.
Ma note s'élevait à 400 francs.
C'était un prix dérisoire pour un travail de cette envergure :
deux grandes surfaces murales de 4 mètres sur 3 mètres, soit 12 mètres carré chacune,
où j'avais placé 8 personnages grandeur naturelle
et pour laquelle j'avais passé six mois en voyage et dépensé les 500 francs octroyés par mon frère.


Le Conseil de Fabrique fit la sourde oreille.
Il trouvait la somme trop lourde à supporter pour son budget,
se plaignant, en outre, de n'avoir pas été prévenu par le curé !

Epilogue

Son père engagea Paul BLANC à renoncer à son dû.
- Parfait, répliqua-t-il, à condition que vous me donniez cette somme
pour entreprendre un nouveau voyage en Italie.
Le notaire opposa tout d'abord un refus catégorique à cette exigence jugée prétentieuse.
Il finit pourtant par se laisser fléchir devant le concert de louanges décernées à son fils.
Ces appréciations flatteuses comblèrent d'aise son amour-propre
et l'invitèrent à réviser une décision trop hâtive.

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